"Pour moi, l'IHES, c'était Grothendieck" par Heisuke Hironaka - IHES
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« Pour moi, l’IHES, c’était Grothendieck » par Heisuke Hironaka

Découvrez l’entretien avec Heisuke Hironaka par Stéphane Deligeorges réalisé à l’occasion des 40 ans de l’IHES en 1998.

Stéphane Deligeorges : Pouvez-vous nous raconter comment vous êtes devenu un des premiers visiteurs de l’IHES ?

Heisuke Hironaka : Au cours de l’année universitaire 1958-1959, Alexander Grothendieck vint faire une conférence à Harvard dans le Massachussets où je me trouvais et c’est à cette occasion que je l’ai rencontré pour la première fois. Juste avant son départ, il m’a invité à lui rendre visite dans ce nouvel institut, l’IHES, et j’ai accepté. Je suis donc venu à Paris pour la première fois en décembre 1959. A cette époque, l’Institut se trouvait au 5, rond-point Bugeaud, près de l’Étoile, dans un vieux musée dont l’Institut occupait le premier étage. Là se trouvaient Léon Motchane, le directeur, Mademoiselle Rolland, sa secrétaire, et deux professeurs, Grothendieck et Dieudonné.

Tout cela était assez impressionnant car il faut savoir qu’à cette époque, le Japon, après le désastre de la seconde guerre mondiale, était encore en pleine période de reconstruction et qu’il n’y avait rien de comparable chez nous. Les mathématiques n’étaient pas très actives et de nombreux jeunes chercheurs venaient en France pour trouver une atmosphère de discussion stimulante. Ils bénéficiaient souvent de « bourses », vivaient à la Cité Universitaire ou à la Maison du Japon. En comparaison, j’avais davantage de chance puisque j’étais mieux payé par l’Institut et je pouvais vivre dans un hôtel confortable… En outre, le fait que l’IHES était une institution avec des financements privés conférait un je ne sais quoi de « spécial » et de privilégié à l’ambiance et aux séminaires.

S. D. : Quelle impression vous a donné Grothendieck lorsque vous l’avez rencontré à Harvard puis à Paris ?

H.H. : Dans les deux cas, il faisait des séminaires sur la théorie des « schémas » et, comme vous le savez, il était d’une vigueur intellectuelle remarquable. Il a véritablement donné de nouveaux fondements à la géométrie algébrique qui était et reste mon domaine de recherche. Il ne portait absolument jamais de chaussures, avait la tête entièrement rasée et, lors des discussions, il était brillant et très rapide. Ses remarques étaient souvent assez critiques à l’égard des autres mais il posait des problèmes nouveaux et passionnants. C’était un homme actif ! Pour moi, l’IHES, c’était Grothendieck.

A ses côtés, il y avait aussi Laurent Schwartz, Jean-Pierre Serre, Jean Dieudonné, que j’avais presque tous déjà rencontrés à Harvard.

S. D. : Depuis lors, êtes-vous retourné à l’Institut ?

H.H. : Bien sûr, et un grand nombre de fois. La deuxième fois, l’IHES avait déménagé à Bures-sur-Yvette et avait déjà pris plus d’importance. Aujourd’hui, c’est une institution que pratiquement tous les mathématiciens connaissent au Japon, soit parce qu’ils y sont venus soit parce qu’ils en ont entendu parler. J’espère d’ailleurs y revenir bientôt.