IHES
Discours prononcé par Heisuke Hironaka à l’occasion de la remise de la Légion d’honneur
Votre Excellence, Monsieur l’Ambassadeur,
Chère Madame,
Mesdames et Messieurs les représentants du gouvernement français et des différentes industries et organisations, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
C’est avec un grand plaisir et une émotion non dissimulée que je reçois cette haute distinction de la part du gouvernement français, l’un des plus grands honneurs de mon existence. Je vous adresse mes plus vifs remerciements.
Merci également à toutes celles et ceux qui ont bien voulu venir aujourd’hui malgré un emploi du temps chargé en ce début d’année.
Cette décoration fut, dit-on, créée par Napoléon 1er. J’y suis d’autant plus attentif que, lorsque j’étais lycéen, j’ai commencé à m’intéresser aux mathématiques en prenant connaissance d’une proposition géométrique appelée « le théorème de Napoléon ».
Je n’ai pas besoin de préciser que ce dernier fut un grand homme, un militaire qui contribua à restaurer clairement la notoriété internationale de la France grâce à ses compétences administratives et à son intelligence tactique.
De plus, pour un homme de science comme moi, je suis particulièrement attaché au fait que c’est sur son initiative que furent créées dans les capitales de France et d’Italie des institutions célèbres encore aujourd’hui dans le monde entier comme l’École normale ou l’École polytechnique.
De même, il ne se contenta point de construire des routes dans chaque région de France, mais y fit également planter à leurs abords des arbres pour le plus grand plaisir des voyageurs d’aujourd’hui.
Ce qui illustre bien sa vision de long terme pour la science et l’aménagement du paysage. Je formule le vœu que les dirigeants japonais actuels s’inspirent de Napoléon sur ce point.
Mais si je me réjouis, du fond du cœur, de recevoir un tel honneur, ce n’est certes pas en raison de l’intérêt personnel que je porte à Napoléon. Depuis ma jeunesse, j’ai été tout particulièrement attiré par le monde des mathématiques françaises. Lorsque j’étais étudiant à l’université de Kyoto, c’est en lisant la « Théorie des distributions » de Laurent Schwartz (1915-2002) que je pris la décision de devenir mathématicien.
Mon premier article très modeste relatif aux mathématiques, je l’écrivis, dans une revue très modeste d’étudiants : un essai consacré à la théorie de L. Schwartz.
De même, la lecture de trois ouvrages d’André Weil : « Fondation de la géométrie », « Variétés abéliennes » et « Courbes algébriques et variétés qui s’en déduisent », me décida à me spécialiser en géométrie algébrique.
Lorsque j’étais étudiant de troisième cycle, c’est en lisant les articles et ouvrages de Jean-Pierre Serre et d’Henri Cartan que je fis l’apprentissage de la Théorie des fonctions analytiques complexes de plusieurs variables.
C’est également à cette époque que date l’une de mes premières émotions intellectuelles après avoir pris connaissance des idées de Jean Leray sur les notions des suites spectrales et de faisceaux.
Quand j’étais étudiant, le monde entier portait les mathématiques françaises au zénith et beaucoup de mathématiciens de cette époque rêvaient d’aller étudier en France. De fait, nombreux furent les étudiants japonais, y compris les mathématiciens de ma génération, à aller étudier en Paris, après avoir reçu une bourse du gouvernement français.
Dans mon cas, en raison de ma situation financière, il ne me fut pas possible d’aller étudier directement en France. En 1957, j’obtins cependant une bourse américaine, appelée Fulbright, qui me permit de me rendre à l’université d’Harvard.
Deux ans plus tard, j’y fis la connaissance d’Alexander Grothendieck, venu à Harvard en tant que professeur invité, et, à son invitation, je pus enfin me rendre à Paris, la ville que j’admirais, pour étudier à l’Institut des Hautes Études Scientifiques (IHES).
A ma connaissance, l’IHES était à l’époque le plus petit centre de recherche au monde. Pourtant, nonobstant sa taille, il était le centre de l’attention des mathématiques mondiales.
L’IHES louait uniquement un étage d’un petit musée sis Rond-Point Bugeaud, près de l’Étoile.
Son personnel se réduisait au directeur, Monsieur Motchane, et à deux professeurs, Jean Dieudonné et Grothendieck et à une secrétaire, Mademoiselle Rolland. S’y ajoutait un chercheur invité, moi-même.
Il est permis d’affirmer qu’il s’agissait d’un centre de recherches assurément « à taille humaine », faisant la part belle à l’élément humain.
Jean Dieudonné était déjà un mathématicien célèbre, Alexander Grothendieck un jeune mathématicien de génie. Les mathématiciens de renom, vivant à Paris ou simplement de passage, se pressaient dans les séminaires qui y étaient dispensés.
La salle de séminaire était pleine.
Quarante ans plus tard, l’IHES, maintenant installé dans de vastes installations en banlieue parisienne, s’est développé et est devenu la Mecque des mathématiciens, à la pointe de la discipline et au plus haut niveau mondial.
Si l’on se limite uniquement au nombre de récipiendaires parmi les professeurs titulaires de la Médaille Fields, il est certain que l’IHES est incontestablement au premier rang mondial.
Deux professeurs français, Michael Gromov et avant lui André Weil, ont reçu le Prix Kyoto dont je suis l’un des membres du jury d’attribution. Gromov est un professeur actif de l’IHES.
Le prix Kyoto a été créé par Monsieur Inamori, qui à mon plus grand plaisir, est ici avec nous.
Finalement, l’IHES ne constitue-t-il pas assurément le meilleur modèle au monde pour de tels centres de recherches ?
Il doit son développement à un principe fondamental qui est « l’importance accordée à l’humain » selon la formule « naître petit et grandir en éduquant ».
En tant que mathématicien mais aussi en tant qu’individu, tout ce que j’ai appris au cours de ma vie à l’étranger est inestimable.
Ce que j’ai reçu de la France est ce qui m’a le plus marqué. En sus de tous les bienfaits dont j’ai pu bénéficier jusqu’à présent de l’Hexagone, c’est donc vraiment un grand bonheur que d’être aujourd’hui le récipiendaire de cette plus haute décoration française.
Enfin, je voulais ajouter que mon action au sein de l’Association Japonaise pour les Sciences Mathématiques, qui m’a permis de bénéficier d’une telle récompense, n’est pas uniquement le fait d’un seul homme. Elle doit aussi être mis à l’actif des amis, du personnel, des mathématiciens et des industriels qui ont été nombreux à y travailler comme superviseurs, conseillers ou administrateurs.
Je profite enfin de cette occasion pour les remercier du fond du cœur.
Merci beaucoup à tous.
Heisuke Hironaka
Tokyo, Ambassade de France, 21 janvier 2004


