Hommage à André Lévy-Lang - IHES
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Hommage à André Lévy-Lang

Légende : André Lévy-Lang et Jean-Pierre Bourguignon au Conseil d’administration de l’IHES en mai 2012.

C’est avec une immense tristesse que j’ai appris le décès d’André Lévy-Lang, survenu samedi 8 août. Outre son engagement total pour construire et suivre l’Institut Louis Bachelier, son grand œuvre dans le monde académique, et de nombreuses autres activités dans le monde de la banque, de la presse et pour perpétuer la mémoire de la Shoah, il a accompagné avec assiduité le développement de l’IHES depuis plus de vingt ans maintenant. Il était membre de son Conseil d’administration depuis 2004 mais son engagement pour aider l’Institut remonte à sa première campagne internationale de levée de fonds au tout début des années 2000 en tant que membre du Comité de campagne présidé par Philippe Lagayette comme président du Conseil d’administration. André a ensuite co-présidé avec Andrew Gould, président-directeur général de Schlumberger à l’époque, le Comité de la deuxième campagne de l’Institut, la « Campagne du Cinquantenaire » lancée en 2008.

Sa très remarquable carrière mêle étroitement les sciences, la technologie et le monde de l’investissement. Après une thèse à Stanford et un court passage au Commissariat à l’énergie atomique, sa carrière l’a conduit dans diverses institutions qui mêlent ces trois aspects. C’est le cas de l’entreprise Schlumberger, bel exemple d’une entreprise technologique qui a su marier des approches scientifiques et industrielles sur le long terme, où il est resté une douzaine d’années avant d’entrer dans le monde de l’investissement occupant diverses fonctions dans Paribas dès 1974 pour en devenir le président en 1990 jusqu’à sa fusion avec BNP en 1999.

Tout au long de sa vie, il a gardé une curiosité intacte pour les sciences, d’où son engagement actif dans les efforts d’une institution comme l’IHES, jalouse de son indépendance scientifique, pour consolider sa base financière. Il lui a fait profiter de sa parfaite connaissance du monde de la banque, mais il a aussi aidé à diversifier ses actions en relation avec le monde scientifique. Son expérience chez Schlumberger, et bien entendu l’intérêt de Philippe Lacour-Gayet, alors directeur scientifique, et d’Andrew Gould, ont permis de lancer en 2006 la Chaire Schlumberger pour les sciences mathématiques à l’IHES. C’est ainsi qu’ont pu être associées à l’Institut des personnalités diverses, ouvrant des fenêtres sur d’autres activités scientifiques que celles qui y étaient traditionnellement présentes. Quelques exemples de chercheurs soutenus par cette chaire : dans une ouverture vers l’ingénierie, Stéphane Mallat, au moment où il finalisait son centrage sur la science des données avant de devenir professeur du Collège de France, Josselin Garnier et George Papanicolaou pour accompagner dans la durée leur collaboration autour de l’extraction d’information de données stochastiques, mais aussi en direction des interactions entre biologie et mathématiques Yves Barral, une interaction qui dure encore.

Un autre effet de son engagement auprès de l’IHES est l’aide apportée à la constitution du Fonds Japon à l’Institut grâce au soutien de Yusuke Yasuda, un de ses collaborateurs à Paribas devenu le responsable de BNP Paribas à Tokyo, auquel il nous a donné accès.

Ce qui frappait quand on rencontrait André, c’était sa remarquable qualité d’écoute et sa bienveillance. D’une grande fidélité aux évènements de toutes sortes organisés par l’IHES – il était présent au lancement de la quatrième campagne de levée de fonds au siège d’AXA en décembre 2025 et à la manifestation organisée par l’IHES à la Fondation Louis Vuitton en juin dernier –, il était toujours heureux d’être tenu informé sur le fond des choix scientifiques faits par l’institution et voulait toujours en savoir plus. J’imagine que l’annonce de l’obtention de la médaille Fields par Wang Hong l’a comblé d’aise comme nouvelle preuve que l’Institut gardait intacte sa capacité à prendre des risques et faire les bons choix sur le plan scientifique.

Dans ma fonction de directeur, il était un des membres du Conseil d’administration avec lequel j’avais le plus grand plaisir à échanger à cause de la pertinence de ses questions et aussi bien sûr de la valeur des suggestions qu’il pouvait faire pour explorer de nouveaux contacts qui pourraient être utiles à l’IHES, aussi bien sur le plan scientifique ou technologique que sur le plan financier.

Je me souviens avec émotion du dîner très spécial organisé, si ma mémoire ne me trahit pas, en 2010 dans un restaurant des Champs Élysées par d’anciens collaborateurs d’André à Paribas, peut-être pour célébrer le 20ème anniversaire de son accession à la présidence. J’étais très honoré d’y avoir été invité et d’y retrouver des personnes que j’avais eu l’occasion de rencontrer aux États-Unis, au Japon et ailleurs dans une ambiance faite de la chaleur de l’amitié la plus sincère et de l’admiration pour un « esprit supérieur », un qualificatif que j’ai découvert ce matin dans un des hommages qui lui est rendu. Cela me semble une formulation adéquate pour le décrire en un mot, mais qu’il convient de faire suivre immédiatement de la remarque qu’André savait tout de suite vous mettre à l’aise et ne prenait jamais personne de haut pour que vous puissiez profiter de sa fameuse capacité d’écoute.

André était en effet d’une pointure intellectuelle exceptionnelle. Lors de sa candidature au concours de l’École polytechnique en 1956 comme égyptien – il était né à Alexandrie –, il a eu les meilleures notes de tous les candidats obligeant l’institution à accepter l’idée qu’un candidat pouvait être avant le major. Avec la volonté de toujours aller au fond des choses, il ne manquait pas une occasion de suggérer de nouveaux territoires à explorer pour être sûr que l’on ne va pas laisser passer une occasion.

Le monde a besoin de plus de personnes comme André qui peuvent faire de vrais ponts entre des mondes qui s’ignorent trop souvent – je pense ici au monde académique, au monde de la technologie et à celui de la finance – faute de comprendre comment les autres mondes fonctionnent. C’était ce sentiment qui était sa motivation essentielle pour créer l’Institut Louis Bachelier à la charnière entre ces mondes. C’est aussi dans cette logique qu’il a développé la Fondation du Risque, à un moment où le monde financier avait perdu beaucoup de repères à cause de nouvelles possibilités techniques difficiles à maîtriser.

C’est donc avec le sentiment de lui devoir une dette considérable que j’adresse à sa famille et à tous ses proches mes très sincères condoléances avec la tristesse de perdre un grand compagnon de route de l’IHES, devenu un ami personnel dont les rencontres restent des souvenirs forts dans ma vie.

Jean-Pierre Bourguignon
Professeur honoraire Nicolaas Kuiper
Directeur de l’IHES de 1994 à 2013

Crédit photo : © IHES