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Science et société : Le cas de Venise

Vasilisa Nikiforova, physicienne, post-doctorante à l’IHES présente une facette méconnue des travaux de Galilée à travers ses discussions avec l’Arsenal de Venise.

Les généralités sur l’importance de la science dans le développement des sociétés modernes ne manquent pas. Il est toutefois intéressant de se tourner vers le passé et d’examiner des exemples concrets. Ici, je voudrais faire quelques brèves remarques, non techniques, sur la science et Venise.

476, 1204, 1453 : fin de l’Empire romain d’Occident (marquée par l’abdication de son dernier empereur, Romulus Augustulus), prise de Constantinople par l’armée de la 4ème Croisade (menée par les Vénitiens), prise de Constantinople par les Ottomans. Byzance succède à l’Empire romain, tandis que Venise est considérée comme étant la cité qui a succédé à Byzance. Non pas en raison de l’impressionnante quantité de richesses que les Vénitiens ont ramenée de Constantinople après la 4ème Croisade (notamment les fameux chevaux exposés sur le toit de la basilique Saint-Marc), mais parce que Venise était bicéphale, et que l’une de ses têtes regardait toujours vers l’Orient, elle appartenait et transmettait la culture byzantine.

Les liens étroits entre Venise et Constantinople firent de cette première une courroie de transmission importante entre le monde de tradition philosophique gréco-romaine et l’Occident. Aux XXIIe et XIIIe siècles, l’Europe de l’ouest découvrit ainsi bon  nombre des traités d’Aristote. Ce rôle que jouait Venise (du moins après l’avènement de l’art typographique à Venise en 1469), se manifesta également par le fait qu’elle était au centre d’un réseau très dynamique d’échanges commerciaux et jouissait d’une relative indépendance au regard de l’église catholique de Rome, ce qui lui permit de devenir un des pôles d’édition les plus importants de l’époque.Au déclin de Constantinople et après sa chute, nombre de ses esprits les plus brillants affluèrent en Europe occidentale (et notamment à Venise). Il est généralement admis que cette arrivée d’érudits byzantins après 1453 fut l’un des grands facteurs de la Renaissance humaniste. Venise était l’un des rares centres en Europe à accueillir un grand nombre d’érudits byzantins. Comme l’écrit John J. Norwich dans son livre, « Lorsque, avant même la chute de Constantinople [c’est-à-dire 1453], des réfugiés de tout l’Empire en ruine s’installèrent à Venise, ils la reconnurent comme la ville la plus byzantine de l’Occident, et apportèrent avec eux leurs bibliothèques, leurs œuvres d’art, un nouvel esprit de savoir et une nouvelle soif de connaissances. » (John J. Norwich. “A history of Venice”)[1]. C’est ainsi que Venise joua un rôle essentiel dans la préservation des savoirs anciens.

Mais Venise était-elle réceptive à l’importance de la culture humaniste et plus particulièrement, Venise s’intéressait-elle à la connaissance théorique, ou bien était-elle trop orientée vers la pratique pour encourager la connaissance abstraite ?

Galilée et l’Arsenal de Venise

Le développement de la technologie dans la construction navale et la navigation a permis à Venise de régner en maître sur la navigation maritime méditerranéenne pendant des siècles. Au début du livre qui a lancé la révolution scientifique moderne, à savoir les Discours sur deux nouvelles sciences, Galilée fait l’éloge des artisans de l’Arsenal de Venise :

« L’expérience fréquente de votre fameux arsenal, mes amis vénitiens, me semble ouvrir un vaste champ à la spéculation philosophique, et particulièrement dans le domaine de la mécanique, dans la mesure où toutes sortes d’instruments et de machines y sont continuellement mises en service. Et parmi ses nombreux artisans, il doit y en avoir qui, par les observations transmises par leurs prédécesseurs ainsi que par celles qu’ils font avec attention et de façon continue, sont vraiment experts et dont le raisonnement est des plus fins. »

De nombreux historiens des sciences ont eu tendance à minimiser l’importance de cet éloge, mais assez récemment, certains ont repensé la véritable signification de l’éloge de Galilée sur l’Arsenal de Venise. En effet, dans le fascinant Letture Galileiane, « Galileo and the Challenge of the Arsenal »[2], un article de Jürgen Renn et Matteo Valleriani les auteurs avancent de façon convaincante que Galilée devrait être considéré comme un « ingénieur-scientifique » de la Renaissance de la stature de ceux que l’on trouvait également à l’Arsenal.  En outre, les « deux nouvelles sciences » dont Galilée parle dans son Discorsi[3] ont été stimulées par le réel intérêt de Galilée pour des questions véritablement pratiques, notamment technologiques ou militaires.

Ses recherches, principalement effectuées à Padoue, sur la dynamique (la deuxième de ses deux nouvelles sciences) ont été motivées par son intérêt pour l’artillerie. Fait le plus important – prouvé par Renn et Valleriani –  pour étayer ces remarques, la première des deux nouvelles sciences de Galilée, traitant de la résistance des matériaux, a été suscitée par des questions très techniques venant d’ingénieurs de l’Arsenal très expérimentés. En effet, en analysant un document découvert récemment, à savoir une lettre de Galilée à Giacomo Contarini, un commissaire de l’Arsenal, Renn et Valleriani démontrent comment la théorie de Galilée sur la résistance des matériaux a émergé des défis pratiques des techniques de construction, particulièrement manifestes à l’Arsenal pendant cette période.[4]

Le fait le plus remarquable est que cet échange entre Galilée et Contarini n’était pas du tout un événement fortuit, mais plutôt le résultat d’une politique délibérée et systématique des hauts commissaires de l’Arsenal qui, confrontés à des défis technologiques de grande importance militaire, demandaient conseil à certains des meilleurs ingénieurs-scientifiques de l’époque.

On souligne souvent l’importance des connaissances théoriques dans le développement de nouvelles technologies. Il est tout aussi intéressant de souligner que le chemin vers de nouvelles connaissances va parfois dans le sens inverse….

Mais les empires s’effondrent. Le savoir ne peut rester que s’il est transmis. Ce rôle décisif de Venise dans l’histoire de la science mondiale, pour la préservation, la diffusion et l’amélioration du savoir demeure caché dans la gloire de cette cité lacustre miraculeuse.

Vasilisa Nikiforova

 

[1] Rappelons à cet égard l’impact crucial sur le travail de Copernic que revêt son apprentissage du grec pendant ses études en Italie, et notamment à l’Université de Padoue (1501-1503) qui faisait alors partie de la République de Venise.

[2] Prononcé à Florence, le 21 mars 2001, et disponible ici.

[3] Conçues et développées pour la première fois à Padoue, bien qu’elles aient été publiées beaucoup plus tard alors que Galilée était assigné à résidence à Arcetri.

[4] Le problème venait de l’utilisation de rames plus grosses pour manœuvrer les galères de plus en plus grandes que fabriquait l’Arsenal, et de la difficulté à fabriquer des rames résistantes et suffisamment longues.