Vie scientifique

Arthur Parzygnat, post-doc à l’IHES, nous livre ses réflexions sur sa vie confinée

Arthur Parzygnat est né et a été élevé à New York par ses parents Tadeusz et Ewa, qui sont tous deux originaires de Pologne et se sont rencontrés aux États-Unis. Avant de devenir post-doctorant à l’Institut des Hautes Études Scientifiques, il a été chercheur au département de mathématiques de l’université du Connecticut, et auparavant, en thèse au CUNY Graduate Center de New York, où il a obtenu un doctorat en physique. Il travaille sur des sujets qui vont de la théorie des catégories et la théorie de l’information quantique à la géométrie différentielle et la topologie algébrique sans oublier leurs applications en physique. Ces derniers temps, il s’intéresse plus particulièrement à l’application de la théorie des catégories à l’entropie et à une théorie bayésienne de la mécanique quantique. Outre le travail, il aime la cuisine, l’escalade, le snowboard, la peinture, la randonnée, la course à pied, le jardinage et bien d’autres choses.

Pour moi, le confinement lié au COVID-19 en France a représenté une expérience unique de développement ces deux derniers mois. Je suis arrivé en France en septembre 2019 pour un post-doctorat, et je m’y suis senti très bien dès le début. L’IHES et mes amis de l’Ormaille ont rendu les conditions de confinement aussi confortables que possible, et je dois dire que nous avons une chance incroyable d’être dans la situation que nous connaissons, compte tenu des circonstances à l’échelle mondiale. Je suis reconnaissant à tous ceux qui sont ici, en particulier à M. Hermand qui a été avec nous à l’Ormaille et qui nous a beaucoup aidés pendant cette période.

J’étais en train de courir au début du mois d’avril, quand une pensée m’est venue à l’esprit : c’est peut-être l’un des moments les plus rares de notre vie, cette période pendant laquelle le monde s’est pratiquement arrêté. Bien que certains d’entre nous aient traversé de grandes difficultés, on peut aussi considérer ce moment comme une occasion unique pour aller à la découverte de soi et engager une réflexion personnelle. À quoi devrais-je consacrer mon temps ? Comment exploiter cette situation pour m’épanouir ? Que puis-je apprendre ? Comment contribuer à une visée plus large ? Comment est-ce que je préfère passer mon temps ? Quelles sont les personnes ou les activités qui me manquent le plus ? Quelles sont les choses auxquelles j’attache de la valeur ? Le tempo et la pression habituels de notre quotidien ne nous permettent pas souvent le temps de réfléchir à ces questions. Le retour à la normale sera l’occasion de revenir sur cette période et nous demander si nous en avons bien profité. Il se pourrait même que nous en soyons nostalgiques.

Ma journée type commence à peu près entre 6h00 et 7h30 avec un thé, un petit déjeuner avec des exercices de français, ou plus fréquemment, l’écriture de quelques pensées de la veille ou une discussion avec mes amis de New York encore éveillés. J’ouvre aussi généralement ma fenêtre pour respirer l’air frais et entendre le gazouillis des oiseaux pendant que je me détends et que je travaille. À partir de 7h30, je travaille assez intensément, en me concentrant généralement sur un projet ou sujet pour la journée, afin d’être aussi productif que possible. Généralement, mon travail est ponctué d’activités physiques qui durent de 45 minutes à une heure : je cours, je fais des exercices à la maison, du yoga ou bien je fais de l’escalade de bloc à l’extérieur. Je peux rencontrer des collaborateurs ou participer à un séminaire, cela dépend. J’essaie de cuisiner quelque chose de nouveau chaque semaine et j’en fais suffisamment pour avoir des restes pendant plusieurs jours, afin d’éviter de passer trop de temps à cuisiner. Comme je m’intéresse beaucoup à mes projets, je passe généralement la plupart de mes journées à travailler, ce que j’apprécie beaucoup. Cependant, il a fallu un certain temps pour que cela devienne ma journée type.

La première semaine de confinement de COVID-19 a été source d’une certaine anxiété. Je m’inquiétais pour ma famille et mes amis, en particulier ceux de New York et de Londres. Je craignais également avoir contracté le virus. J’ai créé un forum en ligne pour que ceux d’entre nous qui résidaient à l’Ormaille puissent se soutenir mutuellement pendant cette période difficile. J’ai commencé ma quarantaine environ quatre jours avant que la France n’ordonne le confinement et je me suis procuré suffisamment de nourriture pour environ un mois, afin de m’assurer que je ne pourrais pas rendre quelqu’un malade au cas où je serais moi-même atteint. Un autre épisode difficile pour moi a eu lieu aux alentours de Pâques, puisque normalement, j’aurais été avec ma famille en Pologne. Mais en dehors de ces deux périodes compliquées, mon expérience a été extrêmement positive.

Mon approvisionnement en nourriture a donné lieu à de nombreuses expériences culinaires intéressantes. J’ai dû planifier tous mes repas en fonction des ingrédients dont je disposais. J’ai appris à les combiner de manière intéressante en utilisant ce qu’il restait. J’ai pu faire de la pizza pour la première fois ici et c’est le hasard qui m’a appris que cuire les tomates longuement permet d’obtenir une sauce goûteuse. J’ai aussi découvert combien il est simple de préparer un houmous directement à partir de pois chiches et de graines de sésame. J’ai même appris comment émincer efficacement un poivron (si vous êtes curieux, je vous recommande de regarder la méthode de Gordon Ramsay). J’ai également connu quelques échecs, comme lorsque j’ai essayé de faire des gnocchis, parce qu’il m’était presque impossible de leur donner leur forme traditionnelle, à cause de l’amidon dans les pommes de terre. Néanmoins, j’espère que ces expériences m’aideront à développer mes compétences en matière de cuisine et de pâtisserie.

Vers la fin de la première semaine de confinement, je me suis mis à travailler frénétiquement. J’ai pu contribuer davantage à des projets avec mes collaborateurs Byungdo Park, Augusto Stoffel et Benjamin Russo, et je me suis penché de nouveau sur de vieux problèmes qui me passionnaient, à savoir les propriétés fonctorielles des entropies quantiques, tout en poursuivant simultanément certains projets sur l’inférence bayésienne quantique. Avec Benjamin Russo, nous avons récemment terminé un article associant de nombreux domaines des mathématiques et de la physique, notamment l’algèbre linéaire, la théorie de l’information quantique, la théorie des catégories, les algèbres d’opérateurs, la théorie des probabilités et la complétion de matrice positive. Nous en sommes actuellement aux dernières étapes de révision avant de soumettre notre travail à une revue. J’ai également trouvé deux séminaires en ligne sur la théorie des catégories appliquée, auxquels je participe régulièrement, et un cours donné par l’un des professeurs que j’ai rencontré pendant mon doctorat, Mahmoud Zeinalian. Je dirais que cela a été une période extraordinairement productive pour moi. Cela s’explique en partie par l’environnement merveilleux dont nous bénéficions à l’Ormaille et par le fait que j’ai trouvé un rythme de travail qui me convient parfaitement. Par exemple, j’ai découvert que j’aime faire une pause sportive avant le déjeuner ou avant le dîner, et que je suis plus productif lorsque je prends cette pause dès que l’envie m’en prend, sinon je suis fatigué. Ce rythme me donne l’énergie nécessaire pour travailler globalement plus longtemps et de manière plus efficace.

Bien que nous ne soyons autorisés à sortir que dans un rayon d’un kilomètre autour de notre résidence, une heure maximum, j’ai découvert près de chez moi un coin magnifique, presque isolé, dans une petite forêt. En me promenant dans ces bois avec tous les plants de lavande, les oiseaux et les autres animaux, j’ai vécu un moment de paix surréaliste. J’ai déjà vécu cette expérience plusieurs fois pendant mon séjour en France (ce qui est étonnant, étant donné que de tels moments sont rares). Une fois à Saint-Rémy-lès-Chevreuse en octobre lors d’une longue randonnée dans la campagne et une autre fois dans les bois de l’IHES. J’ai également eu la chance de trouver plusieurs belles grosses roches dans la forêt toute proche, et j’y suis allé à l’occasion pour faire du bloc. Depuis que je me suis auto-confiné, c’est pour l’instant la meilleure solution que j’ai trouvée pour pallier la fermeture des salles d’escalade.

Ces dernières semaines, certains d’entre nous à l’Ormaille ont commencé à participer aux livraisons de paniers de légumes organisées par Kate [Vokes]. Je pense que c’est un excellent moyen de minimiser nos interactions avec les personnes que nous croiserions sinon dans les supermarchés et de contribuer à soutenir ces entreprises. Cela nous donne également l’occasion d’avoir des interactions sociales en plus de l’heure du thé organisée par Diana [Davis]. Certes, il m’arrive de regretter l’absence des gens à l’IHES et la possibilité d’interagir avec eux. Cependant, chaque fois que j’y pense, je me souviens que cette période va prendre fin, et que nous allons nous retrouver. Pour l’instant, c’est le moment de nous concentrer sur les différentes facettes de la vie et d’en apprendre davantage sur nous-mêmes.