IHES
Heisuke Hironaka : affermir les bases sociales des mathématiques
Heisuke Hironaka compte parmi les mathématiciens les plus influents du XXe siècle. Ses travaux novateurs sur la résolution des singularités lui ont valu la médaille Fields. Il a également été nommé Chevalier de la Légion d’honneur, en reconnaissance non seulement de ses réalisations scientifiques, mais aussi de ses contributions aux échanges universitaires internationaux, en particulier entre le Japon et la France.
Pourtant, Hironaka a consacré autant d’énergie à la construction des fondements sociaux et institutionnels sur lesquels les mathématiques au Japon pourraient s’épanouir. Parmi ses nombreuses contributions, trois méritent d’être soulignées : la fondation de l’Association japonaise des sciences mathématiques (JAMS), son rôle de premier plan dans la création et le développement des Sansu Olympiades, et sa longue et fructueuse collaboration avec l’Institut des Hautes Études Scientifiques (IHES).
Hironaka considérait les mathématiques comme un langage permettant de comprendre le monde. Mais la capacité à apprécier les mathématiques ne naît pas spontanément ; elle doit être cultivée par le biais de défis, d’encouragements et d’opportunités. Si nous nous soucions de l’avenir, nous devons susciter l’intérêt des jeunes esprits et leur donner la liberté d’explorer les mathématiques en profondeur et de manière créative. C’est avec cette conviction qu’il a contribué à la création de la JAMS en 1984. À une époque où l’environnement de la recherche au Japon évoluait rapidement, il a pris conscience de la nécessité d’une organisation flexible et indépendante, capable de compléter le rôle des universités et le financement public. S’appuyant sur son expérience internationale, notamment aux États-Unis et en Europe, il a imaginé une institution qui soutiendrait la recherche, encouragerait les jeunes mathématiciens et favoriserait les échanges internationaux.
Sous sa direction, la JAMS a mis en place un large éventail d’activités, notamment des bourses de recherche, des bourses pour les jeunes chercheurs, ainsi qu’un soutien aux conférences internationales et aux projets collaboratifs. Elle a permis à des mathématiciens japonais d’étudier à l’étranger et a fait venir au Japon d’éminents chercheurs étrangers, favorisant ainsi un échange d’idées très dynamique. Hironaka accordait une importance particulière au soutien des jeunes générations, convaincu qu’un encouragement adéquat et l’accès à des opportunités pouvaient façonner durablement l’avenir d’un mathématicien. Par l’intermédiaire de la JAMS, il n’a jamais hésité à apporter un soutien financier à des activités mathématiques qui en valaient la peine mais qui dépassaient le champ d’application des financements publics. Grâce à ces efforts, l’organisation a contribué à établir une base solide et durable pour la recherche mathématique au Japon.
Un autre aspect central de son héritage était son engagement à former les jeunes esprits. Parmi ses réalisations marquantes, on peut citer la mise en place du programme « Wings of Mathematical Thought » et la création et le développement des Olympiades Sansu. Le premier est un programme résidentiel qui rassemble de jeunes étudiants talentueux passionnés par les mathématiques ; le second est un concours national de mathématiques destiné aux élèves du primaire au Japon. Grâce à ces deux initiatives, de nombreux jeunes ont été encouragés à développer leurs talents et à contribuer à la société.
Alors que les Olympiades Sansu portent sur les mathématiques du niveau élémentaire, Hironaka a un jour déclaré : « Je crois que les mathématiques sont un langage grâce auquel les enfants peuvent explorer des idées, exprimer leur créativité et développer leur pensée logique ». Il envisageait les Olympiades Sansu comme un lieu où les enfants pourraient aborder les mathématiques non pas comme une matière scolaire rigide, mais comme quelque chose de joyeux et de passionnant, à l’instar d’un jeu ou d’un sport. Il évoquait souvent la richesse et la profondeur des mathématiques à ce niveau, bien au-delà de ce que l’on rencontre habituellement en classe. Grâce à des problèmes soigneusement conçus, le concours encourage les enfants à penser de manière indépendante, à réagir de façon créative face aux difficultés et à développer leur persévérance. Pour lui, il ne s’agissait pas simplement d’un concours, mais d’une occasion de pratiquer un apprentissage enrichissant.
Il a également soutenu ces initiatives personnellement et financièrement, et a créé la Hironaka Cup, un concours de mathématiques destiné aux collégiens au Japon. Aujourd’hui, les Olympiades Sansu sont largement reconnues dans tout le Japon et ont fait découvrir à de nombreux jeunes élèves la beauté de la pensée mathématique.
Parmi ses nombreuses activités, nous tenons tout particulièrement à souligner la relation profonde et durable qu’il a entretenue avec l’IHES. Ses séjours dans cet institut dans les années 1960 l’ont profondément marqué. A l’IHES, il a découvert un environnement où les chercheurs pouvaient se consacrer pleinement à des questions fondamentales, libérés des contraintes habituelles liées à l’enseignement et à l’administration. Au cours de ses séjours, il a côtoyé des mathématiciens de renom tels qu’Alexander Grothendieck et Jean-Pierre Serre, et a pris conscience de l’importance de collaborations durables et approfondies.
Cette expérience l’a ensuite conduit à soutenir la création du « Fonds Japon à l’IHES », un programme destiné à permettre à de jeunes mathématiciens japonais de visiter l’IHES. Cette initiative a vu le jour grâce à la collaboration avec Jean-Pierre Bourguignon et au soutien d’André Lévy-Lang de BNP Paribas. Créé conjointement par le Japon et la France, avec un financement d’environ deux millions d’euros, ce programme permet chaque année à deux chercheurs japonais de faire un long séjour à l’IHES.
Du côté japonais, des personnalités clés telles que Yusuke Yasuda et Toru Yosano ont mené la campagne de collecte de fonds, avec le soutien sans faille du Keidanren, sous la direction de Fujio CHO, de la Toyota Motor Corporation. Malgré le contexte économique difficile qui a suivi la crise financière mondiale, cette initiative a été menée à bien. Tout au long de ce processus, Hironaka a joué un rôle essentiel en tant que conseiller, faisant le lien entre le monde universitaire et l’industrie tout en exposant clairement la valeur à long terme des mathématiques pures. Grâce à ce fonds, de nombreux jeunes mathématiciens talentueux ont pu travailler à l’IHES, renforçant ainsi la collaboration internationale et contribuant au développement mondial des mathématiques.
Par tous ces efforts, Hironaka a non seulement fait progresser ses propres recherches, mais il a également soutenu de nombreux mathématiciens, en particulier parmi les jeunes générations, et a contribué à forger des liens durables entre le Japon et la France. Ce faisant, il a contribué à l’édification d’un réseau international dédié à la recherche mathématique.
La vie d’Hironaka nous rappelle que les mathématiques ne sont pas seulement un ensemble de résultats, mais une activité humaine vivante. Pour que les mathématiques puissent se développer, elles ont besoin d’institutions, d’éducation et de coopération internationale. En œuvrant dans tous ces domaines, il a élargi son rôle de mathématicien pour devenir un bâtisseur de communautés et un défenseur de la vie intellectuelle.
Nous tenons à exprimer notre profonde gratitude au professeur Hironaka pour ses immenses contributions à la communauté mathématique et à la société dans son ensemble.
Yusuke Yasuda, Toru Yosano, Yoshiaki Maeda
Membres du Comité de soutien de l’IHES au Japon


